samedi, 22 août 2015 22:07

L’ETHIQUE PROTESTANTE Par le Pr. Ebénézer NJOH MOUELLE, Philosophe

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Je remercie le Conseil des Eglises Protestantes du Cameroun (CEPCA) à travers son Secrétaire Général, de m’offrir l’occasion d’écrire quelques lignes sur l’éthique protestante, dans le cadre de la célébration annuelle de la Semaine du protestantisme.

Pour parler de l’éthique protestante, il faudrait partir de la caractéristique principale de l’esprit du protestantisme. Celle-là même qu’on trouve à la racine du mouvement dela Reforme à savoir la reconnaissance et la promotion d’un humanisme par lequel l’homme est appelé à exercer pleinement sa liberté individuelle sous la forme de la liberté de conscience, tout comme dans la saisie de sa relation directe à Dieu, à travers l’accès personnel aux Saintes Ecritures.

L’éthique protestante découle des principes doctrinaux mis en exergue par la Reforme. Parmi ces principes rappelons : 1. l’obtention du salut par la foi et non par les œuvres. Le salut ne dépend ni des qualités ni des mérites. Il est un don, une grâce. La foi est une réponse libre et responsable de l’homme à un appel de Dieu. A partir de ce principe, le protestant affirme non seulement sa liberté de conscience, mais également l’égalité de tous les hommes devant Dieu. 2. Le second grand principe est celui qui affirme la souveraineté absolue de la Parole de Dieu à travers les Saintes Ecritures. Il en découle pour chaque homme la nécessité d’une quête personnelle du sens, la passion de la vérité dans tous les domaines, notamment moral et spirituel, le goût de la découverte dans l’assomption du sens de l’autonomie et de la responsabilité individuelle. 3. Le troisième principe doctrinal du protestantisme est celui de l’affirmation d’un sacerdoce universel des croyants, excluant l’idée d’un Clergé ‘’ordonné’’ et autoproclamé détenteur de la Vérité évangélique. Pour le protestant en effet, chaque chrétien peut être un sacrificateur pour Dieu, c’est-à-dire un officiant, prêtre ou pasteur, même si une fonction différente peut être confiée à chacun. En vertu de ce principe, le protestant refuse totalitarisme, absolutisme et dogmatisme. Il se voit appeler à se reformer sans cesse.

On peut donc dire que le protestantisme a prôné et prône encore chaque jour un retour au christianisme primitif ou originel, si on préfère. Autrement dit, le protestantisme, c’est le contact direct avec les enseignements de Jésus. Au centre de l’enseignement du Christ se trouve le culte de l’amour. Aime ton prochain comme toi-même. Cultive la tolérance et ne rends pas le mal pour le mal, mais au contraire efforce-toi de faire du bien à celui qui t’a fait du mal. Développe et fais fructifier les talents ou les aptitudes que tu découvres en ta possession, non pas à ton seul profit mais à celui de tes semblables. Sache que si tu es dans le monde, tu n’es pas du monde. Le chrétien se doit de tout faire pour être cette lumière qui ne disparaît pas sous la table mais qui brille sur la table et éclaire tout, alentour. Les biens et les richesses de ce monde ne sont pas le mal en eux-mêmes. Le plus important réside dans le fait de savoir s’en détacher. Quand le jeune homme riche répond à Jésus qu’il a déjà observé tous les préceptes et les commandements édictés, que lui répond le Maître ? « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux’’. ‘’Si tu veux être parfait’’, a dit Jésus. Nous interprétons cette formule dans cette logique de liberté reconnue à l’homme et dans l’exercice de laquelle il peut vouloir ou ne pas vouloir être parfait. Vouloir ou ne pas vouloir entrer dans le royaume de Dieu ! Quand ses disciples quelque peu effarés lui demandent ‘’Qui donc peut être sauvé ?’’, Jésus, ‘’fixant sur eux son regard leur dit : aux hommes c’est impossible, mais à Dieu tout est possible’’. Nous y voyons la réaffirmation de la primauté de la grâce par rapport aux œuvres, dans l’obtention du salut et l’accès dans le royaume de Dieu.

L’organisation du protestantisme à ses débuts s’est faite à travers les sectes qui se voulaient différentes des institutions administrantes telle l’Eglise officielle et son Clergé  prétendument détenteur de la vérité. Ces sectes étaient des sortes de communautés associatives autonomes qui recrutaient des membres animés d’une relative volonté de perfection. Un certain ascétisme et même un piétisme certain ont caractérisé leur vie quotidienne. On y cultivait une conduite morale exemplaire et fondée sur la recherche quotidienne d’une communion spirituelle avec Dieu et la pratique de l’honnêteté. C’est parmi les Baptistes qu’est apparu bien nettement en 1523 à Zürich, le principe de la Believers’s Church. Seuls les « vrais chrétiens » étaient admis dans la communauté, une association de personnes ‘’sanctifiées’’ par leur admission et désireuses de vivre une vie empreinte d’ascétisme. C’était des Mennonites, des Quakers, des Calvinistes.  Ils se considéraient comme religieusement parfaits et regardaient les autres fidèles comme appartenant à une catégorie de passifs  soumis à la discipline, bref des chrétiens de peu d’importance. Si nous insistons sur la caractéristique de ces sectes d’ascètes plus ou moins piétistes, c’est pour faire écho à cette réponse de Jésus au jeune homme riche : ‘’ si tu veux être parfait va et vends tous tes biens ’’. Les premières sectes protestantes ont donc voulu cultiver la perfection ; ce qui entraînait comme conséquences pratiques le souci de préserver un caractère de pureté à la communion, l’éloignement des ‘’non-sanctifiés’’  et des ‘’méchants’’ de la table de l’eucharistie.

Il faut cependant se souvenir de ce que l’ascétisme et le piétisme qui ont caractérisé ces premières sectes représentant le protestantisme ne les ont pas empêché de construire une combinaison harmonieuse avec le sens des affaires ! Le plus important ne réside-t-il pas, non dans la possession des biens et des richesses matérielles, mais dans le détachement qu’on est capable de développer à leur égard, pour être en mesure de s’en séparer en les faisant bénéficier aux autres, en les donnant, tout à fait dans l’esprit de cette recommandation de Jésus au jeune homme riche : ‘’Vas et donne tout ce que tu possèdes aux pauvres’’ ? Il a existé des sectes dont le détachement de ce monde était devenu aussi proverbial que la richesse qu’elles avaient pu accumuler. Il se dégage de cette cohabitation de la piété intense avec un profond sens des affaires, une conscience aiguë de la valeur du travail et de la fructification des aptitudes et des talents personnels au profit de tous les hommes et dans un authentique esprit de progrès.

A partir des écrits de certains auteurs puritains du XVIIè siècle, Max Weber a montré que c’est moins la possession des richesses qui était condamnable à leurs yeux que le fait de se reposer dessus et d’en jouir. Les puritains se référaient aux évangiles pour affirmer que pour assurer son salut, l’homme doit ‘’faire la besogne de Celui qui l’a envoyé, aussi longtemps que dure le jour’’. Saint Paul n’a-t-il pas écrit : ‘’ Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ‘’. La répugnance au travail est le symptôme d’une absence de grâce. Le travail est donc une valeur que le protestantisme a su mettre en exergue et célébrer, s’inspirant directement des Saintes Ecritures.

Quand, au début du XIXè siècle, Max Weber écrit son célèbre ouvrage intitulé ‘’L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme’’, Il est inspiré par tout ce qui se donne à observer autour de lui dans la société allemande de l’époque. Il a constaté que  les chefs d’entreprises et les détenteurs des capitaux, les représentants des couches supérieures qualifiées de la main d’œuvre, le personnel technique et commercial hautement qualifié des entreprises sont en grande majorité des protestants. Il ne lui a cependant pas échappé qu’à côté du constat, il se pose la question théorique de savoir si telle ou telle croyance religieuse peut, par nature déterminer l’apparition d’une mentalité économique particulière, voire l’inverse, à savoir si une mentalité économique particulière a pu être à l’origine d’une croyance religieuse. De manière plus claire et en ce qui concerne le protestantisme, pouvait-on dire que ce fut le protestantisme qui a favorisé la naissance et le développement du capitalisme ? Selon Werner Sombart, l’esprit du capitalisme apparaît dès le Moyen-âge et se développe au sein du judaïsme. On ne saurait par conséquent attribuer au protestantisme l’origine d’un esprit du capitalisme s’identifiant à la recherche d’un profit toujours renouvelé dans une entreprise continue et rationnelle de rentabilité. De son côté, dans son livre La Dynamique du capitalisme, Fernand Braudel affirme que l’esprit du capitalisme n’est pas une création de l’ethos protestant pour la bonne raison que cet esprit était déjà présent à la Renaissance, voire au Moyen Âge, dans le Bassin méditerranéen de l’Europe, notamment dans les grandes villes catholiques de l’époque. Et Max Weber lui-même n’a pas oublié de dire, d’un autre côté que la soif d’acquérir, la recherche du profit et d’une quantité d’argent toujours plus grande peuvent être des désirs et des soifs éprouvés par des personnes de conditions et de croyances diverses.

Que dire en conclusion ? Avant de parler de l’éthique du protestantisme, il faut relever l’existence d’un esprit du protestantisme souligné par la stimulation de la liberté de l’homme invité à prendre conscience de la responsabilité qui est la sienne dans la construction de son ‘’salut’’. La liberté d’entreprendre qui caractérise le système capitaliste n’est cependant pas le tout du capitalisme. Le capitalisme s’identifie à la recherche du profit et de la rentabilité. Il n’est pas partageux mais génère plutôt l’exacerbation des inégalités sociales. Ce qui n’a pas été le cas des sectes protestantes qui ont pu réaliser une harmonieuse combinaison entre les affaires et l’ascétisme, à travers la redistribution et le partage. L’éthique protestante est allée dans le sens du développement de l’humanisme instauré par Jésus-Christ lui-même. Il a montré dès le début qu’il ne fallait pas aller dans le sens de l’hypocrisie ou de la tartufferie en faisant semblant de se désintéresser des affaires du monde, mais s’engager dans le monde en tant que ‘’sel de la terre ‘’ (Mtt. 5.13) et lumière du monde (Mtt. 5.14) !

Sommes-nous sûrs que ce soit l’orientation poursuivie de nos jours par la multitude des ‘’églises dites du réveil’’ ? Il y a lieu d’en douter, une malhonnêteté certaine conduisant bon nombre de ‘’prophètes’’ autoproclamés à exploiter abusivement la misère des gens et ce, dans l’oubli total de la charité chrétienne.

E. NJOH MOUELLE www.njohmouelle.org

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